22.01.2008
Une lumière
Chaque sourire du petit être qui reposait entre ses bras semblait effacer l’une des nombreuses cicatrices qui avaient jusque là meurtris son corps un peu trop maigre et déjà fatigué.
L’intensité de la chaleur que dégageait ce corps tout neuf, à peine terminé, aussi effrayé qu’émerveillé par l’environnement qu’il découvrait, n’avait sans doute aucun équivalent…Toutes les réponses si maladroitement recherchées au hasard des chemins trop souvent de traverses étaient là, concentrées dans cette chair gesticulante et criarde.
Elle était mère.
Elle avait 18 ans et elle était mère.
Sa vie était gâchée. La sentence était tombée, lourde, froide, implacable et définitive, par la bouche des professeurs, des psychologues, des médecins et des assistantes sociales. Tous l’avaient prévenue : si elle gardait cet enfant, son avenir, sa carrière, son existence seraient gâchés. Face au désastre programmé, face à son inévitable et définitive exclusion de la riante norme sociale consuméro-hédoniste, elle ne pourrait s’en prendre qu’à elle-même…
Pourtant curieusement jamais elle ne s’était sentie aussi vivante, aussi pleine de l’importance d’un rôle fondamental, aussi sereine et intimement convaincue d’avoir trouvé l’évidence d’une place et d’un rôle…
« Fini les plaisirs de la vie… » avaient ricané ses amies. Ces plaisirs qui se concluent sur la banquette arrière d’une Ford Escort d’occasion ou dans les remugles infects des nausées alcooliques du petit matin, elle sentait bien qu’elle parviendrait sans trop de peine à en surmonter la perte.
Quant à sa carrière, si tant est qu’une fille de l’assistance puisse un jour en avoir une, c’était une perspective qui, au fond, la faisait sourire… Bien absurde lui paraissait ce sublime Graal que l’on obtient non pour soi mais pour le regard des autres et que l’on ne possède que pour pouvoir s’en plaindre et occuper ses soirées par le récit des affres terribles qu’il engendre et des sacrifices immenses qu’il exige…
Ce destin, elle le laissait volontiers à son homme qui, après s’être enfui, comme il se doit, à l’annonce de la grossesse, était revenu les yeux pleins de larmes et le cœur gros d’un amour simple et peureux de fils de paysan rappelé à ses devoirs par une taloche paternelle et un sermon du curé.
Elle, de son côté, avait une mission incomparablement plus grandiose : éduquer et construire un être nouveau, faire de ce nourrisson démuni et sans défense, offert à tous les vents du possible, « quelqu’un de solide et de bien », comme elle aimait à dire dans un immense sourire qui faisait presque totalement disparaître ses yeux.
Elle était mère.
Elle avait 18 ans et elle était mère.
Source: Zentropa
10:45 Publié dans Actualité, Société, Vie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
